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Inspirations
"Je pensais que j’étais seule. Mais pas du tout. "
Pour la soirée de lancement d’Orenda, nous avons eu le plaisir d’accueillir Coline, la créatrice du compte Instagram “t’as pensé à”, qui lève le voile sur la charge mentale. Elle nous a livré ces mots forts et puissants sur l’importance d’un réseau de lieux bienveillants.

Coline a créé le compte "t'as pensé à " entre un biberon et un café, pour mettre des mots sur un épuisement et une sensation de solitude quant à la gestion du quotidien de sa famille. Pourtant de nombreuses personnes portent ce fardeau. Orenda souhaite pouvoir leur offrir des lieux où aller se poser un instant, pour prendre le temps de réfléchir et de repenser l'organisation et la répartition des rôles entre genres. 

Je m’appelle Coline Charpentier, j’ai 32 ans. J’ai l’habitude de me présenter en disant que je suis prof, féministe, daronne et habitante du 93. Je pourrais aussi rajouter que je suis en couple depuis neuf ans, mais finalement, c’est assez accessoire... Et entre un biberon et un café, en novembre 2018, j’ai créé un compte Instagram sur la charge mentale : t’as pensé à .

T’as pensé à est le résultat d’une réflexion que je mène depuis maintenant plusieurs années : comment incarner les valeurs du féminisme qui me tiennent à cœur ? Comment faire en sorte d’inclure toutes les femmes dans le combat de l’égalité, dans le combat pour être libre de ces choix sans que les normes de la société nous dictent une conduite ?

Je pensais incarner ce féminisme inclusif jusque dans mon intimité.

Et puis j’ai eu un enfant.

Avoir un enfant a été la claque politique de ma vie. Aussi forte que combattre l’extrême droite et les dérives autoritaires d’un gouvernement, je me suis retrouvée prise dans une situation géopolitique de guerre interne où je ne savais pas comment réagir. J’ai donc fait sans boussole. J’ai agi. Selon les modèles que j’avais. Selon les mères que j’avais observé. J’ai pensé, planifié l’ensemble de nos vies, mettant de côté mon compagnon et prenant la charge mentale de mon foyer. Parce que c’était le seul modèle que j’avais.

Pour rajouter à tout cela, mon compagnon a été muté sur Nantes, je me suis retrouvée seule à gérer le foyer une bonne partie de la semaine. Courant entre mon collège, mon fils, mes amis et mes engagements.

Je me suis perdue.

Je pensais que j’étais seule. Mais pas du tout.

Un soir de novembre 2018 ; un lundi soir, alors qu’il faisait encore beau, j’étais au parc et j’ai eu l’impression de porter le monde. Toutes mes copines autour de moi étaient dans le même état. L’une parlait de son déménagement, avec deux enfants, l’autre courait pour aller faire ses courses, une autre me parlait des vacances et de comment garder ses enfants. Chacune était le portrait de ce mot que j’avais en moi : la charge mentale.

Et alors que je me rendais compte de ma propre charge mentale grâce à la bande dessiné de la dessinatrice Emma et depuis le coup de gueule de Titiou Lecoq, la charge mentale était déjà repartie dans les méandres des trucs de bonnes femmes, de la bonne ménagère qui se plaint pour rien.

Avec mon compte, j’ai voulu mettre des mots sur ces pensées invisibles qui permettent d’organiser et de planifier la vie d’un foyer. J’ai voulu montrer que ces pensées existaient et que ce travail  était permanent, permettant de remplir le frigo, les placards, permettant de laver les chaussettes, les caleçons et les bodys, permettant de planifier les vacances et les jours de ménage, permettant de savoir quel week-end on va voir papy et mamie. J’ai créé T’as pensé à, un mardi matin de fin novembre, entre le biberon de mon fils et mon café.

Quatre mois plus tard, je suis là, avec mes 53 000 abonnés, mon futur livre et ce discours pour soutenir Orenda.

Pour être tout à fait honnête avec vous, je ne pensais pas un jour que je serais une de ces femmes qui porte la question de la charge mentale devant autant de personnes. Je pensais que je ne serais pas ce genre de femme, qui tombe dans la charge mentale, je pensais que mon couple serait plus fort que cela, plus solide, plus féministe.

Car oui, par mes études d’histoire du genre, par mes lectures, par mes rencontres, j’ai toujours revendiqué être féministe. Depuis l’adolescence, je le dis haut et fort : je suis féministe. Je pense que les inégalités entre les hommes et les femmes sont réelles Je les subis. Que ce soit lors de mes études, en soirée étudiante, dans la rue, dans les magasins où mon 48 semblait gêner, lors de mon entrée sur le marché du travail, lors de ma grossesse. Et j’aime répété cette phrase : « Papa, maman, je suis désolée, j’ai un problème, j’en ai donc fait un combat politique ». Car oui c’est un combat de tendre vers la liberté et c’est politique quand vous n’êtes pas seule.  

Parce que je me suis aperçue que je n’étais pas seule. Je ne suis pas seule à subir des remarques sexistes et avoir subi des remarques grossophobes, je ne suis pas seule à subir des regards, je ne suis pas seule à sentir qu’il y un truc anormal quand on vous juge par rapport à votre apparence, par rapport à votre genre.

Et c’est exactement ce qui s’est passé avec mon compte Instagram. Alors que j’avais la trouille d’affronter les haters et autres masculinistes, j’ai reçu entre 20 et 30 messages par jour, de femmes qui vivaient la même chose que moi. Des femmes qui me disaient merci, merci de mettre des mots, merci de nous écouter, merci.

Et puis une seconde réaction apparaissait toujours : merci et… Tu as raison. Je suis aussi féministe. Je veux l’égalité.

Une révolution de l’intime est donc nécessaire. Une révolution de l’organisation des couples est obligatoire.

J’ai remarqué que je devais déjà changer mon couple, que je devais mettre les pieds dans le plat de la charge mentale, si je voulais m’en sortir.

Et puis je me suis rendu compte que toutes les femmes, qu’elles soient blanches, noires, maghrébine, hétéro ou homo, croyante ou non, voilée ou non, grosse ou non, de la ruralité, de la périphérie ou en plein cœur de ville, étudiante, travailleuse ou retraitée, toutes, absolument toutes ces femmes avaient besoin d’endroits pour discuter, pour trouver des solutions, pour se sentir écoutée, aimée à leur juste valeur et pas seulement parce qu’elles lavent les chaussettes ou qu’elles prévoient de passer l’aspirateur. Elles avaient toutes une force incroyable et elles semblaient enfin s’en rendre compte.

Car il en faut de l’énergie pour porter une telle organisation et planification., où est-ce que cette énergie aurait été si elles n’avaient pas été accaparé par leurs foyers ?  Quel défi ces femmes auraient relevé ? Quel sens auraient elles donné à leur quotidien ?

Cela concerne toutes les femmes, toutes celles que je croise au quotidien, sur mon compte Instagram, dans la rue ou dans les réunions prof à Saint Denis,  toutes celles qui subissent en se disant qu’elles ne sont bonnes qu’à organiser leurs foyers. Elles ont besoin d’écoute et de lieux pour échanger.

Les lieux que je connaisse sont pour l’instant virtuel. Ma communauté est bienveillante, ces femmes s’entraident. Mais elles ont besoin de lieux physiques. De lieux où elles peuvent faire garder leurs enfants pour boire un thé, de lieux pour développer des loisirs, des lieux pour changer de tête, des lieux pour se détendre sans être agressé, des lieux pour faire du sport dans la tenue qu’elles souhaitent, des lieux pour faire la fête, des lieux où leurs poids, leurs religions, la couleur de leurs peaux, leurs sexualités ne leur seront pas jeter à la tête, des lieux où elles pourront venir comme elles sont pour se ressourcer et comprendre que l’énergie qu’elles ont en elles est le moteur du changement. Parce que notre société est assez violente et qu’elle n’offre pas souvent des modèles différents, ces femmes ont besoin de comprendre qu’elles ne sont pas seules et que nous sommes à la base du changement pour nos enfants.

Je le dis souvent, il n’y a pas de solutions miracles pour répartir sa charge mentale. Il n’y a que de décisions de couples, il n’y a que des choix collectifs qui peuvent changer le quotidien.

Aujourd’hui, on ne peut plus parler des inégalités dans notre société sans revenir à la base : les rapports amoureux, le couple comme institution. Toutes les inégalités au travail, toutes les remarques sexistes, le manque de femme en politique, pour moi, découlent des modèles que nous avons au quotidien, dans nos maisons. Avec des femmes qui ne sont pas seules à gérer le foyer, qui partagent équitablement la charge mentale, chaque petite fille, chaque petit garçon, futurs travailleurs, futurs amoureux s’ils le souhaitent, pourra porter ce changement.

Aujourd’hui les femmes continuent naturellement de prendre ce rôle social bien trop important : nous avons été dominés par ce rôle et notre place nous a été dicté .On ne peut reprocher aux femmes de ne pas s’interroger sur le monde, quand on n’a pas une minute pour soi au quotidien. On peut mettre en place toutes les mesures possibles pour essayer de corriger ces inégalités, si on ne s’attaque pas à ce qui se passe dans les familles, on ne pourra pas changer cette société.

On peut être autant féministe que l’on veut, si on continue à subir dans nos couples ce rôle social, on ne peut pas changer la société.

C’est pourquoi il est essentiel pour moi de mettre en avant les lieux qui permettent le dialogue et le soutien, des lieux qui ne reproduisent pas les schémas habituels, des lieux bienveillants, ouverts et où comprend que sa valeur ne tient pas dans une chaussette mais dans ses actions quotidiennes. Je suis très heureuse de soutenir Orenda ce soir.